Chroniques du lundi

(Publiée le 7 mars 2011 par Margot Bruyère)

À la découverte du chômage

Voici un article paru en 1989 dans le journal "Rebondir" alors que je connaissais l'épreuve du chômage. Dans le cadre de "La journée de la femme 2011" le 8 mars, le CCAS de Briec (Finistère) axe sa réflexion sur la création d'entreprise par les femmes; il m'a été demandé de parler de mon expérience du chômage, et surtout de la façon dont j'ai pu rebondir.
C'était il y a 20 ans, mais les choses n'ont guère changé depuis. Il me semble donc judicieux de mettre cet article en ligne. Il est un peu long pour une chronique, j'en conviens, mais je le mets ainsi à la disposition des participantes à la Journée de la Femme.

A LA DECOUVERTE DU CHÖMAGE

Une bombe m'est tombée sur la tête! Le directeur m'a licenciée. Comme ça. En me remettant - contre décharge ,on n'est jamais trop prudent - copie de la lettre recommandée qu'il m'avait envoyée quelques jours plus tôt "et que vous n'êtes pas allée chercher" m'a-t-il fait remarquer . Quand serais-je allée la chercher ? je suis rivée à mon bureau de 9 heures du matin à 7 heures du soir. Je prévoyais d'aller à la poste le samedi suivant; d'ailleurs, je pensais que c'était un chéquier - que j'attendais, lui - car rien ne laissait prévoir mon licenciement : le directeur n'en avait parlé à personne, pas plus au président qu'au chef du personnel; il a pris sa décision tout seul, comme un grand! Après tout, les cadres de direction dépendent uniquement du directeur, n'est-ce-pas?
Je prends donc la copie de la lettre et je m'apprête à l'ouvrir devant lui.
— Non, non - dit-il avec effroi - allez la lire dans votre bureau.
Il n'a même pas le courage d'assumer sa décision devant moi. Je vais dans mon bureau et je m'assieds sur le radiateur (c'est toujours là que je m'installe pour réfléchir) et je lis :
" Madame,
Les pouvoirs qui vous ont été conférés ne correspondent plus aux nécessités actuelles. Nous envisageons de substituer à votre poste celui d'une assistante de direction à un salaire très inférieur. Envisageant dès lors la suppression de votre poste, nous vous convoquons etc..."

Qui a dit que la monarchie absolue avait été abolie en France à la révolution de 1789? Mais elle existe toujours! Dix-huit ans que je rame dans cet institut de recherche; dix-huit ans que je travaille avec dévouement et passion - tout le monde s'accorde pour le dire - au service de la science, c'est-à-dire, au niveau qui est le mien, au bien-être des chercheurs. Et en cinq minutes je suis congédiée, limogée sans un mot d'explication par une "lettre de cachet", qui utilise, on le remarquera, le "nous" royal : l'État, c'est moi !
En dix-huit ans, j'ai servi sous trois rois: au Fondateur Pierre le Grand a succédé Guillaume le Sage et enfin, depuis trois ans, Charles Le Fol. Ce n'est pas une monarchie héréditaire, c'est une monarchie élective, mais dans le cas présent ce n'est guère mieux. Je pensais naïvement que j'étais comme la peinture Soudé: "Les républiques passent, la peinture Soudé reste". Erreur, nous ne sommes pas en République, mais sous la pire sorte de monarchie: absolue! Madame Première ne plaît plus, on chasse Madame Première!
Charles le Fol m'a tout d'abord considérée comme la Sainte Vierge: il me vénérait! Mais voilà, j'en ai eu assez de jouer, sans contrepartie financière, les Notre-Dame-du-Bon-Conseil et du Dernier-Recours et j'ai demandé une augmentation. Mes soeurs, si vous voulez garder votre place de "plus proche collaboratrice" du Roi, regardez-le d'un air admiratif et ne demandez jamais une juste rétribution de votre labeur: vous le mettez ainsi en face du miroir qui lui renvoie l'image de son incompétence et, comme un enfant capricieux, il brise le miroir.
Et voilà, je suis brisée, anéantie sur mon radiateur! Je regarde ce décor que j'ai construit peu à peu autour de moi et mon ami le grand chêne protecteur, qui m'a fidèlement regardée travailler pendant tant d'années. Cela dure toute la journée, je ne montre rien à ce foutu directeur. Je continue à faire mon métier, à dicter le courrier, à répondre au téléphone. Les jours suivants, je suis peu à peu quasiment séquestrée dans mon bureau: le téléphone ne sonne plus, les secrétaires ne viennent plus, le courrier passe directement chez le roi: Charles le Fol a donné des ordres pour que la pestiférée soit complètement isolée … il craint la contamination!
Je dois tenir quinze jours, jusqu'à ce qu'il puisse m'envoyer légalement une lettre de licenciement. Il me supplie presque de partir immédiatement "je ne peux plus supporter votre présence ". (L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn). Je refuse: je l'ai supporté trois ans, il peut bien me supporter quinze jours. Il paraît que cela s'appelle un licenciement économique....
Heureusement, j'ai des amis, beaucoup de bons et vrais amis qui m'aident et me remontent le moral. Parmi eux, mon fils aîné qui récupère dans ses bras une mère sanglotante et la berce comme je le faisais lorsque, enfant, il avait un gros chagrin. Je pense:" il est confortable, mon fils !" Confortable et réconfortant : "Ne t'en fais pas, Maman, tu es au fond du trou, mais ça ne va pas durer. Je te connais, dans trois jours tu referas surface, tu es une battante".
Il a raison, comment rester au fond du trou quand on est seule avec deux enfants, même s'ils sont déjà grands? Il faut bien continuer à faire bouillir la marmite. Je suis une battante, c'est vrai, mais serai-je une gagnante ? Retrouverai-je du travail? J'ai 51 ans, et même si je ne les fais pas, je les ai.
Je pense à Foch " Ma droite est enfoncée, ma gauche recule, mon centre cède, j'attaque! "
Et j'attaque: je passe mes quinze jours de séquestration professionnelle à préparer mon curriculum vitae, à frapper à toutes les portes qui pourraient éventuellement s'ouvrir sur un emploi, à écrire à des amis aux quatre coins du monde pour exposer ma situation et la raison de mon brusque départ. Je me renseigne auprès d'un avocat, je vais à l'inspection du travail, aux Assedics, à l'Anpe, à l'Apec. Je n'arrête pas, je tisse ma toile aussi serrée que je peux, mais nous sommes à la mi-juillet et je ne peux pas espérer prendre le moindre moucheron avant septembre, et encore ....
Fait curieux, dès la minute où j'ai appris mon licenciement, j'ai déposé le fardeau trop lourd pour moi que je portais depuis trois ans: je me sens libre, libre de toute responsabilité. Je regarde avec étonnement les roses qui foisonnent dans le parc: il y avait si longtemps que je n'avais pas pris le temps de m'arrêter devant une fleur, d'observer le va-et-vient des oiseaux. "Si vous ne redevenez comme de petits enfants..." dit l'Ecriture. Retrouver cette possibilité d'émerveillement et de rêve, cette douceur de vivre qui est luxe! Il y faut du temps, ce temps après lequel j'ai couru depuis 25 ans. "Non seulement elle est un homme, mais en plus elle veut être une femme", disait de moi mon fils aîné. Mais comment rester une femme quand il faut se battre, seule, pour garder au soleil (et à la pluie) sa place et celle de ses enfants? Auparavant, je méprisais les femmes-oiseaux, les femmes-enfants, maintenant je pense qu'elles ont peut-être la même raison d'être qu'un bouquet de fleurs (mais elles m'agacent tout de même!).
J'avais un besoin viscéral de voir la mer et les rochers. Je suis partie chez moi, en Bretagne. Mais la Bretagne, au mois d'août, perd son âme, envahie qu'elle est par les touristes. Je n'y ai pas puisé la sérénité que je cherchais. Je suis revenue dans la région parisienne. Les enfants partis en vacances, j'ai enfin pu me retrouver seule, faire le point. Cesser de me réveiller la nuit en pensant "C'est un cauchemar, je n'ai pas perdu mon travail" et admettre que, vraiment, j'étais au chômage.
J'ai dû, la mort dans l'âme, supprimer la femme de ménage vu l'état précaire de mes finances. Elle était devenue mon amie depuis dix-sept ans qu'elle nettoyait la maison et que nous partagions nos soucis. Je me suis senti mauvaise conscience: elle aussi a besoin de travailler pour vivre. Mais qu'y faire?
La première semaine, j'ai briqué et frotté l'appartement avec la frénésie d'une femme à la veille de ses couches! Je ne réalisais pas bien que j'avais des semaines et peut-être des mois devant moi pour faire ce nettoyage. J'ai vu ce que je n'avais jamais eu le temps de voir: le lavabo qui se descelle, le séchoir à linge qui vacille, la peinture qui s'écaille, la porte qui ne ferme plus, les rideaux poussiéreux, sans compter le téléphone en panne et une inondation par la colonne d'eau le 13 août (allez donc trouver un plombier le 13 août!). J'étais affolée sous cette avalanche de mini-catastrophes.
Au bout de huit jours, j'étais épuisée physiquement et nerveusement . " Je deviens idiote, me suis-je dit; lorsque je travaillais, je trouvais le temps de jouer quelques minutes de piano chaque matin et je n'y ai pas touché depuis trois jours, sauf pour le cirer." J'ai fait un raisonnement élémentaire et pris une décision draconienne: puisque la femme de ménage arrivait à nettoyer l'appartement en 5 heures par semaine, je devais y arriver en y passant au maximum une heure par jour. Depuis lors, je regarde ma montre avant d'empoigner chiffon et aspirateur et, au bout d'une heure, j'arrête tout. J'ai désormais le temps de respirer... et de penser.
Je me suis alors souvenue avoir lu un article dans lequel une femme, atteinte d'un cancer, racontait comment elle avait vécu et combattu la maladie. Elle y disait en substance qu'après le premier choc elle avait réalisé sa chance de faire une expérience passionnante; et voilà que sa famille et ses amis la regardaient avec commisération! J'avais été frappée par l'attitude constructive de cette femme face au danger. Le chômage, bien sûr, est bien moins grave que le cancer, mais pourquoi me poser en victime et me plaindre? J'avais mieux à faire. Ma philosophie a toujours été de tirer avantage des inconvénients. Je décidai d'appliquer cet excellent principe à ma nouvelle vie.
Je n'avais pas de problème financier immédiat, le Roi ayant dû me verser une indemnité à mon départ (pas sur sa cassette privée, bien sûr: la décision royale est personnelle, mais les conséquences en sont publiques; c'est ce qu'on appelle la démocratie). Je pouvais donc, tout en cherchant activement un autre poste, profiter pleinement de ce luxe inusité : LE TEMPS ! S'imagine-t-on ce que signifie avoir du temps quand on a travaillé une moyenne de 12 heures par jour ( 8 à 9 de bureau + 3 à 4 de maison) pendant 25 ans ?
Chercher du travail demande beaucoup d'organisation. Je me suis organisée: j'épluche les pages d'offres d'emploi des journaux et je réponds, quand il y en a, aux annonces qui me semblent intéressantes. Je vais à l'APEC consulter les fichiers et journaux, je réfléchis aux candidatures spontanées que je peux envoyer et j'écris.
D'après les statistiques, on peut espérer une réponse positive pour quarante lettres de candidature; cela doit être vrai: j'ai envoyé une vingtaine de lettres et je n'ai encore reçu aucune réponse positive! Surtout ne pas désespérer, persévérer. Alors, j'écris, j'écris ... même si, parfois, ma main se crispe tant sur mon stylo que je fais une rature et dois tout recommencer.
Je m'efforce de garder par lettres, téléphone, sorties et invitations à dîner le contact avec tous les amis et relations (ne pas s'isoler, ne pas végéter). Je prépare un dossier pour attaquer mon ancien employeur en justice et prouver qu'il ne s'agit pas d'un licenciement économique. Je fais tout cela, en plus bien sûr de mes occupations familiales; mais aussi, je prends mon temps et je le savoure.
D'abord, je fais la plupart de mes déplacements à bicyclette; comme mon fils puîné utilise mon beau vélo pour aller au lycée (on lui a volé sa mobylette), j'ai ressorti de la cave un vieux clou qui a l'avantage d'être tellement vétuste et rouillé que personne ne risque de le voler; je peux le laisser en toute quiétude, non cadenassé, à la porte des magasins. J'ai découvert ma ville en semaine, et c'est charmant. Cette ville où j'habite depuis 18 ans, je ne l'avais jamais vue que le samedi et le dimanche, jours de presse où la foule court dans tous les sens. Je l'ignorais les matins de septembre quand la population "non active" reprend place en sa cité. Quelle joie de parcourir les rues tranquilles, juchée sur mon vélo, et d'aller au marché.
Un marché de plein air, un matin de semaine sous le soleil de septembre, cela enchante la vue, dilate les narines, chatouille les papilles, allume l'imagination culinaire. L'étal du marchand d'épices est une mosaïque odorante, les poissons semblent encore frétiller sur les tréteaux du poissonnier; les fruits dorés et juteux, les légumes vigoureux respirent la santé, les camelots bonimentent et je reste, médusée, écouter leur verbiage: comment peut-on utiliser tant de mots pour dire si peu de choses? C'est un art qu'ils partagent avec les politiciens! Je rentre à la maison avec, dans mon panier, tous les parfums de ce début d'automne.
La maison. Je ne savais pas qu'il était aussi doux d'être chez soi. Je ne savais pas la fraîcheur des fleurs coupées dont on change l'eau chaque jour, la reconnaissance des géraniums arrosés régulièrement, la vigueur de la vigne-vierge quand on bine la terre à son pied. Je ne savais pas la joie des jeunes de revenir dans une maison vivante en appelant “Maman” dès le seuil et de s'asseoir devant un veau Marengo odorant au lieu du sempiternel steak haché-purée.
J'ignorais le plaisir des longues causeries avec mon fils de 16 ans, celui de lui expliquer l'enseignement truculent de Rabelais, la sagesse de Montaigne, le courage critique de Montesquieu, la philosophie grinçante de Voltaire, de le voir caresser les jolies reliures anciennes, palper le contenant et découvrir le contenu.
Je ne savais pas non plus à quel point un adolescent peut être envahissant: “Maman, tu n'as pas vu ma carte jeune ? Maman, où est mon polo ? Maman, qu'est-ce-qu'on mange?”. Je suis obligée de lutter pour garder un minimum d'identité: je suis une mère, certes, mais je suis aussi une femme!
On parle toujours de ces mères admirable - dont je suis - qui réussissent le tour de force de gagner le pain quotidien tout en élevant leur famille. On ne parle jamais des enfants de ces mères admirables que pour les plaindre. Quelle erreur! ils sont peut-être à plaindre, mais nous devrions surtout nous extasier devant leur courage et leur ingéniosité. Mes fils trouvaient normal de revenir les soirs d'hiver dans une maison vide et sombre, de fouiller dans le frigo, de se composer un en-cas; normal de préparer le dîner lorsque j'avais un coup de feu au bureau, et de recevoir, seuls, le médecin quand ils étaient malades; normal aussi de faire le repassage familial; combien de fois ai-je surpris mon fils cadet, le fer en l'air, la bouche ouverte devant la télévision quand le film était palpitant. “Tu as tout de la ménagère américaine, disait son frère, il ne te manque que les bigoudis!”. Vraiment, on ne parle pas assez de ces enfants admirables des femmes qui travaillent. Chapeau, mes fils !
Parfois l'angoisse me submerge: comment allons-nous faire pour vivre si je ne retrouve pas de travail rapidement? Et si je n'en retrouve pas du tout, comment ferons-nous lorsque je serai en fin de droits de chômage? D'un autre côté, je crains la reprise du travail, l'inconnu. Depuis 18 ans que je travaillais dans la même entreprise, j'en connaissais tous les rouages. Suis-je encore capable de m'adapter? Et si je dois passer chaque jour plusieurs heures dans les transports en commun, comment arriverai-je à tout mener de front? Je me gifle moralement : tu n'es pas encore complètement décatie et tu parviendras bien à t'en sortir !
C'est quand je fais la vaisselle que je cafarde le plus. Je ne peux rien entreprendre, ni m'engager à long terme puisque j'espère trouver du travail d'un jour à l'autre. J'aimais tant travailler, avoir le sentiment de créer; vais-je finir mes jours sous le tablier de la parfaite ménagère? Quelle tristesse. Je me remémore le matin où, étant allée m'inscrire aux Assedics, j'ai observé les gens qui, comme moi, attendaient leur tour. Hélas, on a tout le temps d'observer aux Assedics, et ce n'est pas bien gai; ici, le temps n'est pas un luxe, c'est une misère. Il y a les nouveaux qui entrent le regard plein d'espoir et d'interrogation (on les reconnaît tout de suite: ils ne savent pas qu'il faut prendre un numéro d'attente à l'entrée), il y a le travailleur émigré, embarrassé dans ses paperasses, l'ouvrier en fin de droits, le regard aux abois, la dame toute simple aux mains usées et au visage résigné, le jeune en blue-jean et tennis avachis, déjà désabusé, et – le pire de tous – le cadre supérieur, impeccablement cravaté, qui s'efforce de garder une allure décidée alors que ses épaules s'affaissent insensiblement. Je les reconnais tout de suite, dans la rue qui mène aux Assedics, mes compagnons d'incertitude et je les distingue parmi la foule aussi sûrement que s'ils portaient au revers de la veste un macaron “chômeur”. Pourvu qu'ils trouvent du travail, pourvu que j'en trouve ...

A propos, vous n'auriez pas entendu parler d'un poste pour moi ?


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