Chroniques du lundi

(Publiée le 15 janvier 2019 par Margot Bruyère)

Le paysan vendéen

Un des plus beaux textes de la langue française — celui dont Victor Hugo aurait souhaité être l'auteur — se trouve dans les Mémoires d'outre-tombe. Il s'agit du passage concernant un vendéen venu à Londres plaider la cause de ses compatriotes durant la Révolution, à l'instar de la foule des émigrés qui emplissait l'antichambre de l'agent des Princes.

J'en choisis aujourd'hui quelques extraits pour présenter mes vœux à tous les lecteurs et amis, en souhaitant que l'année 2009 soit pour eux lumineuse et douce, et plus paisible pour la France que celles dont se souvient Chateaubriand dans ce texte.

"Dans un coin de cette foule, se tenait un homme de trente à trente-deux ans qu'on ne regardait point. Frappé de son air, je m'enquis de sa personne. Un de mes voisins me répondit: "Ce n'est rien, c'est un paysan vendéen porteur d'une lettre de ses chefs."
Cet homme "qui n'était rien" avait vu mourir Cathelineau, premier général de la Vendée et paysan comme lui.[…] Cet homme "qui n'était rien" avait assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages et redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles rangées; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes réglées, six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux; il avait aidé à enlever cent pièces de canons et cinquante mille fusils; il avait traversé les colonnes infernales, compagnies d'incendiaires commandées par des conventionnels; il s'était trouvé au milieu de l'océan de feu qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de la Vendée; enfin il avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue […].
Dans la cohue du parloir, j'étais le seul à le considérer avec respect. […]
Le sentiment de sa liberté paraissait n'être en lui que la conscience de la force de sa main et de l'intrépidité de son cœur. Il ne parlait pas plus qu'un lion; il se grattait comme un lion, bâillait comme un lion, se mettait sur le flanc comme un lion ennuyé, et rêvait apparemment de sang et de forêts.[…]
Les géants envoyaient demander des chefs aux pygmées.


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 Le paysan vendéen (Margot Bruyère, 15-01-2019)